Hier soir, j’ai cherché l’Isobétadine bucale pour empêcher mon début de rhume de contaminer ma gorge, puis je me suis placée devant l’évier de la salle de bain, j’ai mélangé le liquide brun avec un peu d’eau dans un verre et j’ai trinqué avec mon père en lui dédiant mon long gargarisme chanté. Ca m’a donné l’impression de passer un moment de complicité avec lui, à la fois intense et joyeux, en private joke habituelle. Puis, en organisant mon lit, je me suis répété « comme on fait son lit on se couche » et je me suis dit que c’était quand même très douillet d’avoir intégré suffisamment son deuil!
Ca m’arrive régulièrement (de l’ordre de quelques fois par semaine) d’entendre brièvement sa voix me dire des sentences ou me faire remarquer un détail dans la rue, comme ce ballon d’anniversaire pour enfants à la forme discrètement porn ou ce chien et son maitre qui se ressemblent tellement, jusqu’au collier ou ce mot à la sonorité si particulière. Je souris alors en pensant à lui.Il est avec moi pour quelques secondes, calmes.
Parfois aussi, un truc me saute littéralement au coeur. Souvent les jours de ses anniversaires de vie et de mort. Alors je m’émerveille, je ris fort ou je pleure, c’est plus chahuté, ça joue avec la magie. Ca m’agite (en mai 2025 c’était encore vraiment incroyable. Deux fois par an, il y a une « chance », parfois oui, parfois pas).
Je pleure encore en pensant à lui, de temps en temps. Parce qu’il me manque un accès direct à cet être merveilleux. Ou parce que je reçois un signe (que mon psychisme est allé chercher pour ma mythologie personnelle ou que le ciel m’envoie? Je ne sais pas et peu m’importe). Mais franchement, par rapport aux crises de larmes et de désespoir des mois qui ont suivi sa disparition, par rapport à l’impossibilité de l’évoquer sans craquer, par rapport à la salutation quotidienne en me donnant l’obligation de sortir au moins la tête pour regarder les étoiles…, je suis ravie du confort!
On n’oublie pas ses mort·es quand on intègre leur deuil. On vit de mieux en mieux en connivence discrète et ponctuelle avec elleux, plutôt que de rester englué·es dans la douleur.
On ne coupe pas le lien, quand on intègre un deuil. On le réorganise. C’est une direction bien différente (dans mon cadre on ne coupe rien du tout d’ailleurs).
Je continue avec mes histoires persos, passons par le concret. Des mort·es j’en ai plein. La profondeur de l’intégration de leurs deuils respectifs n’est pas seulement proportionnelle au nombre des années. Aussi à la proximité de la relation. Au degré de violence des circonstances de mort. Au travail que j’y ai consacré. Aux leviers que j’ai pu trouver pour entrer dans le « c’est comme ça », dans l’acceptation par rapport à la disparition.
Quand j’entends quelqu’un·e me dire que « ça fait 30 ans et c’est impossible de ne plus en souffrir et de toute façon je ne veux pas parce que je ne veux pas l’oublier », j’ai envie de donner juste un exemple de ce qui est possible.
Bon, j’ai encore du travail. Avec mon père (j’aimerais pousser l’intégration encore d’une couche, même si c’est déjà super), avec mon frère (beaucoup de travail derrière et encore un peu devant, je crois, même si l’évocation du suicide par mes accompagné·es ou mes proches n’est plus trigger, ce qui est une étape vraiment importante), avec d’autres aussi…
Ce n’est jamais terminé de gérer ses souffrances, qu’elles viennent de deuils, ou de traumas simples, de traumas complexes… car tout ce que l’on a vécu compose une grande partie de nos objets et schémas émotionnels et relationnels (je sors de retour de formation DER, 12 jours avec Cyrille Champagne, à l’Arche, les pros, allez-y c’est super, au point d’y retourner tu vois!).
A nous de composer par le travail thérapeutique – avec tout ce que l’on est, en tant que Capitaine·sse de ce vaisseau psycho-physique si précieux. C’est loin d’être simple et facile, mais c’est possible! Et ça permet de mieux aimer la vie.
Ainsi, couche après couche, l’intégration du deuil transforme peu à peu la douleur (désespoir, colère, torpeur… ) en douceur et garde nos morts à leur juste place: à nos côté, pas en trou dans le coeur.


